mardi 7 mai 2013

Journée décisive en Belgique

Voici ce qu'aurait pu écrire notre Nicolas national (français) sur cette journée en Belgique...


18 avril 2013

Je ne voulais pas y aller, en Belgique. D'abord moi je suis Français, et je veux rester dans mon école. Papa et Maman m'ont dit que maintenant que j'avais 20 ans, je devais partir de l'IME, que je ne pourrai pas y rester jusqu'à 50 ans... Pourtant, je leur ai bien dit que Tata Patricia elle avait 50 ans et qu'elle allait toujours à l'école. Bon, d'accord, elle est institutrice...

Je ne voulais pas y aller en Belgique. Ils m'ont dit que c'est la seule solution pour moi. Pourtant, au départ, ils ont voulu me faire travailler... J'en ai fait des stages en ESAT (NDLR : Etablissement Spécialisé d'Aide par le Travail, c'est le nouveau nom des CAT). J'y suis allé sans trop rechigner... Enfin si, j'ai bien rechigné... Mais j'y suis allé ! J'en ai fait plein : Poissy, Chambourcy, Maule, Andrésy, Mantes... Je ne me suis même pas perdu dans les trains ou les bus pour y aller et en revenir ! Mais ils ont dit que je n'étais pas assez performant... Je voudrais bien vous y voir, vous, emballer des boulons dans des boîtes à longueur de journée...

Du coup, Katia, l'éducatrice de suite, a convoqué mes parents pour qu'on revoit mon orientation... Au préalable, j'avais eu un entretien dans un centre mixte qui se situe entre le foyer occupationnel et le travail. J'ai bien montré ma désapprobation en me couchant sur les tables et refusant de visiter les ateliers... Du coup ils m'ont dit qu'ils n'insisteraient pas, ils avaient beaucoup trop de demandes pour me supplier de venir chez eux. Tant mieux !
Si je ne suis pas apte pour travailler, alors mon seul avenir est le foyer occupationnel. Et là, Katia n'a pas caché à mes parents que c'était plutôt tristoune comme solution pour un jeune comme moi, car tous les âges et tous les handicaps y sont mélangés. C'est pour ça que maman a évoqué la Belgique, où j'avais séjourné quelques temps l'an dernier. Et là, j'ai vu les yeux d'Aurélie, l'assistante sociale, s'illuminer en racontant le Centre de la Reine Fabiola, on aurait dit qu'elle parlait du paradis...

Je ne voulais pas y aller en Belgique. Oui, j'y étais allé l'année dernière une semaine, j'avais adoré. Je m'étais occupé des lapins, j'avais travaillé dans différents ateliers, j'étais allé à la piscine... Mais pour moi, c'était comme des vacances, une colo, pas pour y vivre toute l'année ! Et puis moi je veux rester à la maison avec Papa, Maman, mes soeurs et Clochette le lapin... Ils ont bien compris quand j'ai dessiné le drapeau français et que je l'ai affiché sur la porte de ma chambre ! Moi je suis Français ! Papa m'a dit que j'avais du sang belge par Papy... du sang, c'est dégoûtant...

Je ne voulais pas y aller en Belgique. Ce matin, le jour de notre rendez-vous pour visiter le centre avec Papa et Maman, j'ai barricadé ma chambre avec un fauteuil derrière la porte. Maman a dû venir plusieurs fois me chercher pour que je me lève... J'ai pris tout mon temps pour mon petit déjeuner, à tremper mes petits pains dans mon bol. On avait rendez-vous à 6h30 à l'école, c'est beaucoup trop tôt, c'est l'heure où je me lève d'habitude... Je n'ai pas voulu m'habiller... En plus Maman voulait que je me fasse beau... Elle m'a habillé de force comme un bébé. Mais j'ai remis mon maillot de foot d'Afrique du Sud à la place du polo, non mais qui c'est le chef ? Bon, comme d'hab, Papa et Maman ont crié, je n'aime pas quand on crie... et on est quand même arrivés à l'heure. Aurélie et Isabelle, mon éducatrice référente, nous attendaient et ont rigolé en voyant ma tête...

La voiture de papa non plus ne voulait pas aller en Belgique. A peine arrivés à notre lieu de rendez-vous, elle s'est mise à klaxonner toute seule et à fumer du volant ! Heureusement que nous allions en Belgique avec la Logan de l'école !

On avait prévu de la marge, on a bien fait, car à la frontière il y avait des travaux, et donc des bouchons.
 
 
On arrive, le centre n'est pas loin de la frontière paraît-il. C'est très beau, le paysage. Maman dit que ça lui évoque la Normandie. Le village est très étendu, sur plusieurs hameaux. C'est relativement plat. Les maisonnettes sont coquettes en briques rouges, volets blancs. On a de la chance, il y a un beau "solette" (NDLR : Nicolas dit "Solette" pour Soleil, il faut bien un peu d'authenticité dans ce récit !)


Aurélie gare la Logan sur un grand parking et nous nous rendons au centre administratif. Une dame nous reçoit. Elle a l'air gentille. Elle  me parle doucement et droit dans les yeux pour que je la comprenne bien. Moi je souris, je baisse la tête, mais je la regarde par dessus mes lunettes. Elle a un léger accent et emploie souvent le mot "tantôt" pour dire "toute à l'heure" au passé comme au futur. Nous nous asseyons tous en rond dans une pièce ensoleillée. On nous sert du café. Bien sûr je n'en prends pas. Le café, c'est pour les "dadul" (NDLR : adultes). Tout le monde se présente. La dame s'appelle Suzanne. Je réponds "Comme Mamie". Elle nous présente son stagiaire. Il s'appelle David. Je réponds que je connais aussi un David. Isabelle raconte que je suis quelqu'un de doué mais qui ne veut pas grandir. Moi je raconte que je suis un beau gosse et que j'ai des gros muscles. Comme ça ils sont bien informés. Je leur répèterai plusieurs fois, comme ça ils seront impressionnés.

Suzanne explique le fonctionnement du Centre de la Reine Fabiola. 
La philosophie de ce centre est : tout le monde travaille, quelles que soient ses compétences (ou ses performances). Ce travail est soit utile au fonctionnement du centre (ex : blanchisserie, patisserie, restauration, cultures maraîchaires...) soit lié à la production d'objets ou autres douceurs destinés à être vendus (objets en bois, sacs à main, bougies, chocolat...).
Chacun choisit son atelier, en fonction de ce qu'il aime faire. Puis, en fonction de ce qu'il est capable de faire, il occupera des postes simples ou compliqués.
Pour se rendre au travail, en fonction de son autonomie, on y va à pieds, à vélo ou en bus.
Après le "boulot" comme dit Suzanne, il y a des activités : la piscine, le foot, l'athlétisme... Il y a même des Jeux Olympiques organisés en Belgique tous les ans ! Dans ces moments là, il y a plus d'entraînements. Cela empiète sur les heures de travail. Moi j'adore la piscine, le foot et l'athlétisme !
Puis le soir tout le monde rentre dans son foyer.

Suzanne explique qu'une fois par mois (seulement) je rentrerai à la maison, et aussi une semaine à Noël, une semaine au printemps et 3 semaines en juillet. Il y a même des sortes de colos qui sont organisées l'été. Chacun choisit où il veut aller, et avec qui... Papa et Maman pourront venir me voir, mais pas trop souvent, ça désorganiserait les week-ends qui seraient prévus. Car il paraît qu'on fait souvent la fête !

Il paraît qu'ils organisent aussi des fiançailles quand des couples se forment et que c'est sérieux. Qu'il y a même des sortes de conseillers conjugaux et que parfois les couples vivent ensemble en appartement. Moi pour l'instant j'ai deux amoureuses, rien de bien sérieux. De toutes façons, je suis un beau gosse et j'ai des gros muscles...

Une fois qu'on a bien écouté, on va déjeuner au self du centre. ça tombe bien, j'ai faim ! Mais avant, il faut aller acheter des tickets de cantine à la banque. Oui, il y a une banque au centre, si on a besoin d'argent, c'est pratique !
Il n'y a pas beaucoup de choix dans cette cantine... la viande, c'est du boudin blanc (une sorte de saucisse), avec une sauce aux airelles, et du céleri comme légume. En dessert, il y a une tarte au sucre. C'est mon copain Michaël qui l'a faite, il était dans mon école avant. Il vit ici maintenant.
A la cantine, on a un succès fou. Tout le monde vient nous voir, et dire bonjour à Suzanne. Tout le monde la connaît !
A table, Suzanne parle avec Papa et Maman qui lui posent plein de questions. Elle leur explique qu'il y a 450 résidents (et autant d'encadrants) dont 350 Français. Ils vivent donc essentiellement grâce aux fonds français (de différents conseils généraux) et grâce au 100 Belges restants, ils sont soumis à des contrôles qualité imposés par la loi belge. Je ne comprends pas tout, mais je mange !

Puis, je dois suivre Suzanne pour aller parler à une psychologue. Pendant ce temps, Papa, Maman, Aurélie et Isabelle vont à la cafétaria pour prendre leur café. Ils y rencontrent Michaël, mince, je l'ai râté !

Je ne vous dirai pas ce que j'ai raconté à la psy, c'est privé.
Puis, nous allons visiter le centre avec Suzanne.


le gymnase et la cafétaria à droite

l'intérieur du gymnase

le terrain de foot

les serres où on cultive les fleurs pour décorer le village
 
des appartements (on se croirait à Center Parc)

Puis nous visitons un grand foyer (de 30 résidents). Il n'y a personne, ils sont tous au boulot !



le réfectoire


un des salons télé

le planning des activités (qui va où ?) il y a même du tricot !

La blanchisserie (la dame qui y travaille vit dans un autre foyer, c'est la règle)
 
Là, c'est une chambre dans laquelle je me verrais bien... finalement !
 
Puis nous allons visiter des ateliers. Tout d'abord l'atelier du bois. A l'école, j'aime bien travailler le bois avec Francis mon éducateur. Nous rencontrons Hassan, qui était aussi à l'école avec moi ! Il est très fier de nous montrer les objets qu'il a confectionnés avec ses collègues !




Puis nous allons voir le jardin (en cours de remise en état) où seront cultivés les fruits et autres potirons. Un résident nous explique qu'il a reçu une coupe pour avoir fait pousser un potiron de 54 kilos ! Il était content de nous dire ça...

J'ai bien sûr demandé si on faisait pousser mon fruit préféré : la fraise...

Les ateliers
 
Dans un grand atelier, plusieurs activités sont réalisées. La couture, la cuisine (ça sent bon les spéculos), et à l'étage, on fait la déco sur les objets en bois confectionnés par Hassan.

Ce monsieur est très fier de nous montrer son pêle mêle. Maman est contente : les petits objets qui décorent les boîtes en bois lui rappellent le "strapboutin" (NDLR : scrapbooking, c'est imprononçable)
 
Puis ces objets sont emballés pour être livrés au magasin.

Ces ateliers sont tous répartis dans le village de Neufville. Un très joli village !
 
 
Les belles jardinières réalisées par les résidents de l'atelier espaces verts.
 
Enfin, avec Papa et Maman cette fois, nous avons rendez-vous avec la psychiatre. Une jolie dame. Mais elle me vouvoie, je n'aime pas ça, j'ai l'impression qu'elle parle à quelqu'un d'autre. Elle nous pose plein de questions et nous dit de prendre notre temps, car la séparation va être difficile pour tout le monde. Faudrait savoir, il paraît que j'ai dépassé l'âge de rester à l'école ?
 
La journée se termine, et nous retounons dans la pièce ensoleillée tous en rond. Suzanne nous demande nos impressions. Papa répond qu'il n'existe pas de structure similaire en France, donc on n'a pas le choix. Maman dit que ce qui l'a impressionnée c'est de voir comme les pensionnaires ont l'air heureux, autonomes, et fiers de ce qu'ils produisent.
 
Quant à moi, vient la question fatidique : est-ce que je serais d'accord pour venir vivre en Belgique ?
 
Peut-être !


Nicolas, entouré de David et Suzanne





4 commentaires:

Valérie D. a dit…

Nicolas viens en Belgique ... Les belges sont tellement gentils ... Tellement aidant et naturels ... C est un pays très accueillant ...
Tente ta chance ... Essaye ... Et tu verras !

Balotine bis a dit…

Merci Valérie, c'est aussi l'impression que nous avons eue

Virginie, maman d'Anaïs a dit…

Merci pour ce long et très touchant récit.
Je me demandais comment cela c'était passé votre escapade belge...
J'espère que Nico sautera le pas car ça a l'air vraiment bien à tous les points de vues ce centre (hormis la distance, y'a vraiment rien dans la balance côte inconvénients à ce que je comprends).
Bises
Virginie

Isabelle a dit…

Ce texte est vraiment magnifique...et il "sonne" tellement comme on imagine ce qu'il se passe dans la tête de mon Nicolas !

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